Escales (poème)


Enfin je franchis la porte. Celle qui détient le regard que tu avais depuis la fenêtre de ta chambre vers cet horizon que je t’avais prédit, il y a longtemps, sur les quais de Paris. Il est aujourd’hui en haut de l’escalier. Je franchis les premières marches qui me portent toujours comme un sourire d’enfant, en notre poésie sans promesse et qui parle de la nudité envoutante de nos êtres, de l’intime en toute heure, de tous les lits impatients que nous avons dévorés et des heures innombrables de paroles. On finissait par se remercier d’être.

Je croise la fenêtre intermédiaire en me fichant du monde qu’elle occulte. Première escale, mon souffle bleu est pareil au ciel de la ville lointaine de mer et de soleil qui détient notre emprunte en chacune de ses rues. L’heure n’est plus aux secrets ni aux batailles de notre amour. Il n’en reste que la rampe inutile à mes pas. Ce sont les marches qui montent avec moi. Je nous sais aimés.

La deuxième fenêtre intermédiaire parle des foyers surplombant les jardinets sans rien dire des escales qui les ont menés jusqu’ici. Au cours de l’un de nos transits, la face cachée de la lune dévorait de ses mélodies les kilomètres partagés tandis que s’écoulait ma mort certaine sur tes joues. La douleur d’amour parlait du bonheur étiré sur quarante années. Il est là – haut. La promesse est l’espoir. L’escalier est le marche pied de notre train bleu.

Ailleurs, nous insultions tes retours en trains gris. Nos sourires sont depuis toujours les remparts de nos larmes. Et quand je venais à mon tour voir nos empruntes pour que nous en déposions d’innombrables autres, ni les paquebots ni le vent sur les plages ne nous dérobaient. La troisième fenêtre me montre l’orgueil des hommes sur le ciel. Je fais escale en nos paroles riches sur notre pitance enfin déchue.

Et je monte vers le sourire de tout ce que détiennent nos poèmes : le grain de ta peau, l’éclat de ton regard, et nos paroles assurées qui n’ont plus besoin de promesses. Libres, nous n’avons plus qu’à voyager en notre train partis il y a longtemps pour le plus beau rêve à vivre. J’ouvre notre porte.

Mais tu es partie.

Je ferme ma porte. Les marches sont muettes. Sans poussière elles portent la nuit du matin qui n’a des étoiles qu’un souvenir de liberté. Laquelle n’ai-je pas croisée ? Laquelle ai-je en trop d’empressement oubliée ? Je croise la fenêtre qui ne montre que les ténèbres que je ne peux que savoir disparaître dans le bruit. Il n’y a plus de parole. Tu te réjouissais de tous les mots présents et à venir. Il n’est même plus de bonjour.

La rampe ne dit pas de l’escalier qu’il est bancal. Elle est à ma démarche comme l’appui silencieux du monde. Le silence est mon escale. Celui du jour en erreur à celui d’hier. Le temps est un oubli. Je crains celui à venir en voyant par la fenêtre de l’escalier que la tour du monde qui s’élève comme le faisait notre amour a disparue. Langage du monde sur mon langage, je descends vers l’escale des souvenirs.

Ces moments de rien pour tout, étaient le relief de l’essentiel. En toute gare prise par la vie, on s’attendait parce qu’on se vivait. Nos paroles puissantes se couchaient sur ces instants. Mais nos paroles sont devenues fortes de mauvais vins et se sont envolées en un mauvais vent. Je descends comme s’il fallait aller en nos fondations. Vestiges solides, nous nous sommes élevés sur nos êtres avant de nous bâtir sur nos corps. Je ne sais pas ce que dit la fenêtre.

Aucune marche n’a jamais été infranchissable. Sur laquelle nos pas sont-ils restés muets ? Sur laquelle n’avons-nous pas souri à nos devenirs ? Sur laquelle es-tu resté figée sur nos souvenirs ? Le tabou s’est instauré en silence. Il a revêtu la parure terne de l’interdit tandis que s’il n’est pas de poussière dans l’escalier, je sais alors que par notre négligence, elle a entravé l’éclat de nos libertés pourtant jamais retirées. De quoi nous punissons-nous ? Comment te demander pardon et nous éclairer ?

L’escalier en coquille vide d’escargot s’enfonce jusqu’à la mosaïque improbable et froide menant à l’ultime porte d’un monde devenu étranger à nous. J’ouvre la porte pour m’enfoncer dans la patience vaine pareille à la cruauté sans comprendre comment on peut s’oublier à la beauté. Et je t’entends nous dire encore : « On va y arriver. »

*

pour voir ou revoir le film « Escales » :

Publicités

Une réflexion sur “Escales (poème)

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s