Smermesnil dort


Perché sur son plateau dominant la vallée de l’Eaulne, entouré de ses champs qui tutoient l’horizon ainsi que de prés aux clôtures de tiges vertes en fouilli gris caressées par les vents, Smermesnil repose. Mais cette terre est survolée et pillée par des ténèbres de tout temps redoutées. Ces démons, quand ce n’est pas la pluie couchée sur les bourrasques et qui fouette les visages et les mains rougies, imperturbables dans leur besogne et faisant preuve d’une patience qui fait frémir ceux qui s’en approchent, croassent à chacun des habitants que la mémoire devient la solitude oppressante. Les paupières se ferment sur l’âme de ce petit village écrasé alors par la couleur aveugle.

Smermesnil dort.

Les prières, envolées lorsque ses pierres furent condamnées, avant d’avoir été rappelées par l’élan nouveau de la girouette, ont depuis longtemps le poids de deux vies, et ont souffert, attaquées elles – aussi par l’armée de rapace sans pitié de l’Histoire, et sont désormais closes.

Smermesnil dort.

Ses maisons, dans lesquelles règne l’âtre au charme d’antan, semblent vouloir s’étirer par la fumée du feu de leur cheminée vers d’autres cieux, tout comme son café aujourd’hui sans ses tournées de réconfort.

Smermesnil dort.

Son château ne détient que la fougue bleue d’ailleurs qui serait pourtant bien nécessaire ici. Mais l’école du village, elle, ne vit plus qu’avec le sursis d’une moitié pourtant condamnée.

Smermesnil dort

L’éclat est ailleurs et ainsi, les anciens – masqués par la buée éternelle – observent les corbeaux avec lesquelles ils sont la présence dominante.

Smermesnil dort.

Le soir, dans la nuit confuse dans laquelle on ne peut s’empêcher de ressentir le mystère qui nourrit la vision trouble du passant qui s’aventure dans les tourmentes de souffles mouillés et à qui apparaissent les plus horribles spectres qu’il chasse avec sa torche après avoir sursauté, on se niche chez soi, sachant le triste destin de Smermesnil. Alors, on  oublie en se plongeant au milieu des rois et dames de cartons avant d’accompagner Smermesnil qui dort.

(souvenirs de 1994)

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